Quand les mains parlent

Image représentant la symbolique des gestes des mains

Retour sur une conférence en musique à Saint-Césaire,

Le 30 mai 2026, les Amis de Saint-Trophime proposaient à l’église Saint-Césaire de la Roquette une conférence en musique consacrée à l’éloquence des mains dans l’art sacré.

Marie-Rose Bonnet a invité le public à observer ce langage silencieux, tandis que Richard Majchrzack et Bruno Matéos accompagnaient cette exploration à l’orgue François Mader.

Dans les tableaux et les sculptures des églises d’Arles, les mains ne constituent jamais un simple détail.

Elles bénissent, désignent, accueillent, enseignent, expriment la douleur ou rendent visible l’espérance.

Leur position participe pleinement au récit et à la compréhension du message religieux.

TEXTE DE MARIE ROSE BONNET

Les tableaux ainsi que les sculptures de Saint-Trophime, Saint-Césaire, Saint-Julien, La Major, ainsi qu’un tableau conservé dans la chapelle de la Charité, présentent, comme toutes les œuvres religieuses, un symbolisme qui permettait aux fidèles de mieux comprendre le message biblique. Cette conférence est accompagnée comme les années précédentes par des interprétations à l’orgue François Mader de l’église Saint-Césaire de Richard Mjachrzack et Bruno Matéos qui interprètent Les Cinq doigts, d’I. StravinskySous ce titre, Igor Stravinsky publie en 1921 huit pièces enfantines où, dit-il « les cinq doigts de la main droite, une fois posés sur les touches, ne se déplacent plus durant une période ou une pièce entière ». Andantino est la première de ces pièces. l’Acceptation d’A. Guilmant. Le choix libre du « oui » formulé par la Vierge au message de l’Ange est traduit par Alexandre Guilmant (1837-1911) dans une paraphrase épurée de la mélodie grégorienne de l’Ave Maria dont les paroles latines sont imprimées sur la partition. La sobre harmonie qui les soutient s’efface devant le message de l’Ange.,la Douleur de PergolèsePergolèse compose son bouleversant Stabat Mater au moment où la tuberculose le terrasse à l’âge de 26 ans. Le texte latin (la Mère se tenait, douloureuse, au pied de la Croix où pendait son Fils) et confié à deux voix féminines, soprano et alto, qui entremêlent leur déploration que soutient un accompagnement très simple., une Prière de Br. SteaneBruce Steane a vécu entre 1866 et 1938. Il fut un compositeur très fécond d’œuvres pour orgue destinées au culte anglican qui ne s’éloignent guère du style adopté par les auteurs catholiques à la même époque. C’est vrai, en particulier, pour ces pièces intitulées « prières » caractérisées par leur rythme paisible et les timbres ronds et chaleureux des jeux de Flûte, Gambe et Voix., un Enseignement de BachBach a écrit, pour l’orgue, une série de chorals destinés à la messe luthérienne. Pour cette version du choral « Nous croyons tous en un seul Dieu », Bach utilise la forme de la fugue qu’il traite à la manière française avec la majesté et la fermeté de son rythme pointé. Elle occupe la position centrale du recueil pour bien signifier que la foi est la colonne vertébrale du chrétien. Le Christ en gloire du portail de Saint-Trophime occupe lui-même cette position centrale et tient fermement le livre des Évangiles, fondement de la nouvelle Alliance., enfin la Joie de Haendel(1685-1759) compose son oratorio Le Messie pour solistes, chœurs et orchestre en 1741. Joué pour la première fois le jour de Pâques 13 avril 1742, il récapitule l’ensemble de la foi chrétienne depuis l’Annonciation jusqu’à la Résurrection et se conclut par un majestueux chœur final qui chante l’Alleluia pascal..

Le sujet porte essentiellement sur les « mains qui parlent », c’est-à-dire, apparemment, sur un détail, mais dont le symbolisme est assez important pour qu’on s’y attarde quelque peu. Le verbe « parler » (Articuler des mots avec la voix ; discourir, s'entretenir soit en public, soit en particulier.) renvoie d’abord au langage oral, le titre peut donc paraître paradoxal, mais ce n’est qu’une apparence. Il existe en effet environ 7000 langues parlées dans le monde, certains estiment qu’il y en a un peu plus, parmi lesquelles certaines sont considérées comme des dialectes, d’autres comme de véritables langues. Quelques-unes se sont voulues universelles : le latin, plus ou moins imposé par l’empire romain, devenue par la suite la langue de la science, et de la religion, l’espérantoL'espéranto est une langue construite, créée par l'ophtalmologue polonais Ludwik Lezjer Zamenhof en 1887. L'objectif de ce médecin polyglotte aux multiples talents était clair : inventer une langue universelle, facile à apprendre, dans l'espoir de rassembler les peuples du monde entier. , mais elle a duré nettement moins longtemps. Quelques langues ont eu, parfois, des prétentions à l’universalité culturelle et/ou diplomatique. Mais les aléas de l’Histoire régissent leur utilisation. Un autre « langage » commun est celui de la musique, les notes – et les sons correspondants - sont entendus par tous. Un seul langage est quasiment universel, celui des mains. Langage presque aussi vieux que l’Humanité, puisque des hommes préhistoriques ont dessiné des mains sur les parois rupestres de grottes. L’une des particularités de la main, indispensable dans la préhension, la confection, le travail, est de présenter des empreintes digitales et des lignes qui sont uniques pour chaque individu. Ses fonctions sont multiples, la première étant bien entendu de saisir des objets, de les fabriquer aussi, de les manipuler ; Dieu n’a-t-il pas pétri l’argile pour créer Adam ? N’a-t-il pas écrit la Table de la Loi avec son index ?

« Dieu prit sa plus molle argile  Et son plus pur kaolin, et fit un bijou fragile, Mystérieux et câlin.Il fit le doigt de la femme,  Chef-d’œuvre auguste et charmant, Ce doigt fait pour toucher l’âme Et montrer le firmament. », raconta un jour Victor Hugo dans Les Chansons des rues et des bois en 1865. Marque du travail, elle l’est aussi de l’intelligence. Elle « parle » grâce à la symbolique visuelle, mais elle permet aussi d’écrire, et donc d’inscrire la pensée dans le temps du papier. Un autre élément unit la main de la peinture et de la sculpture et le mot du texte. Les deux ne prennent tout leur sens que considérés avec les autres éléments. Dans un texte, le mot seul a un sens qui n’est pas automatiquement celui qu’il a dans la phrase. Pour le comprendre, il faut lire l’intégralité de la phrase, sinon du paragraphe ; un grand homme n’a pas la même signification qu’un homme grand, par exemple. Il en est de même pour le geste manuel qui ne fait vraiment sens que vu dans l’ensemble du tableau. Il participe à la bonne compréhension de la narration ou de l’explication comme le fait le mot dans la phrase. D’après le philosophe grec Anaxagore de ClazomènesVers 500 av. J.-C. – 428. (De la nature), « L’homme pense parce qu’il a des mains » traduit aussi par « L’homme est intelligent parce qu’il a une main ». Grégoire de NysseGrégoire de Nysse, dit le Père des Père, 335-395, théologien et mystique chrétien, quant à lui, estime que les mains « sont liées à la connaissance et à la vision, car elles ont pour fin le langage ». Selon Giovani Bonifacio1547-1635, écrivain, juriste et historien italien. Il publie L’arte de’cennni en 1616, dans lequel il examine le langage non verbal, en identifiant plus de 600 formes d'expression corporelle différentes. , « L’arte de’cenni. L’art des gestes, où grâce à la formation d’un langage (rendu) visible, on traite de l’éloquence muette, c’est-à-dire d’un silence bavard ». Autre explication, donnée par J.A.T. DinouartL’éloquence du corps, ou l’action du prédicateur, Paris, 1761. Joseph Toussaint Dinouart, 1716-1786, prédicateur, compilateur ès sciences sacrées et apologiste du féminisme français. : « Les mains sont pour l’homme comme une seconde langue qui, dans le silence même explique nos sentiments, fait connaître nos pensées, et parle un langage connu chez toutes les nations ». Et d’après M. Le Faucheur,Traité de l’action de l’orateur ou de la prononciation et du geste, Paris 1657. M. Le Faucheur, 1585-1657 « C’est comme un langage commun de tout le Genre humain, qui ne nous touche pas moins par les yeux que fait la parole par les oreilles. » Cette partie du corps est donc reconnue depuis fort longtemps non pas uniquement comme un outil de préhension, mais comme participant pleinement à l’exercice de la communication. Si la bêtise est un attribut des pieds, l’intelligence est celui des mains ! « L’esprit fait la main, la main fait l’esprit », a rappelé H. Focillon1881-1943, historien de l’art, spécialiste de la gravure et de l’art du Moyen Âge. dans L’Éloge de la main. Selon E. Vignot et A. Sérullaz Edward Vignot, Arlette Sérullaz, La main dans l’art, Citadelles & Mazenod, 2010, « les scientifiques ont montré que le développement simultané du cerveau et de l’intelligence d’une part, de la main et de ses fonctions multiples d’autre part, résulte d’une véritable et continuelle interaction de l’intelligence balbutiante sur la main et de la main sur l’intelligence. » Homo sapiens et homo faber sont les signes distinctifs de l’homme par rapport aux animaux.

On a souvent tendance à dire que les Méditerranéens parlent plus avec elles que les gens du Nord. Les mains appuient les mots, confortent les propos, mais révèlent aussi, bien souvent, le sens caché derrière la parole qui peut être mensongère, et que le geste spontané, instinctif, peut contredire. Or le langage manuel tel qu’il apparaît, entre autres, dans la peinture et la sculpture, est quasiment le même pour tous. Certains critiques parlent même de « langue des tableaux ». Les mains, lorsqu’elles sont visibles, racontent tout en conceptualisant. Elles accompagnent le regard lorsqu’il s’agit d’exprimer les sentiments. Cependant, parfois, le dialogue entre la main et le regard, ou la connivence, ne se fait pas. Les gestes de la peinture ou de la sculpture sont figés, mais remplacent la parole inaudible. Nues dans tous les tableaux que je vais vous présenter – ce sont les seules parties du corps qui le sont avec le visage et parfois les pieds – elles révèlent sans mentir. Et quand il s’agit de religion, elles deviennent symboliques, garantes ainsi de la compréhensibilité par le plus grand nombre possible de fidèle et ou de spectateurs, le symbole n’ayant pas « de frontières, ni spatiales, ni temporelles. La main occupe d’ailleurs une place symbolique dans toutes les religions. Dans la Kabale, « main » se traduit par la lettre Yod, alliée à la main de Dieu, « signature divine de la Création ». N’oublions pas que le Christ, après sa mort, va prouver sa Résurrection à ses disciples en leur montrant entre autres les stigmates que lui ont laissés les clous, « Voyez mes mains et mes pieds ».

La droite et la gauche vont être très tôt détentrices de significations particulières : la droite dextera, est positive, renvoyant à ce qui est juste, la sagesse, la bénédiction, la vie sociale, l’autorité sacerdotale aussi car c’est celle qui bénit, la gauche, autrefois appelée senestre sinistra, peut être néfaste, mais elle est aussi la main du cœur et des émotions, celle de la justice aussi. Et pour continuer dans l’étymologie, rappelons que « main » est la racine du mot « manifestation » (dérivé du mot latin « manifestatio », qui est le nom d'action du verbe « manifestare ».  « manifestare » vient des deux mots latins : « manus », qui signifie « main », et « festus », qui signifie « frapper » ou « accomplir ».

Certains de ces gestes, voire la plupart, sont identiques à ceux de l’orateur de l’Antiquité. Ils ont été repris par les peintres des icônes chrétiennes lorsqu’ils représentaient le Christ, des anges, des saints.

Les doigts ont aussi une signification. La bénédiction latine est symbolisée par le pouce, l'index et le majeur levés ensemble, représentant la Sainte Trinité (le Père, le Fils et le Saint-Esprit). Lorsque les deux autres doigts sont repliés, cela renvoie à la double nature de Jésus, divine et humaine. En outre, la main comprend 5 doigts, rappelant le pentagramme ou l’étoile à 5 branches, renvoyant à l’homme dans sa grandeur. La paume, la position des doigts, la place de la main dans l’organisation du tableau traduisent une idée, une conception, une abstraction, donnant ainsi accès à une notion complexe quelquefois difficilement compréhensible. Pendant la période médiévale, et au-delà, cela a pu suppléer à l’analphabétisme.

 

Après avoir montré une tête d’homme posée sur son poing qui se trouve dans le cloître de Saint-Trophime dans « Un penseur isolé », l’étude des mains dans les représentations « De la vie à la mort » de Jésus décrivent le parcours de vie du Christ que rapporte l’Ancien Testament. « De la mort à l’espérance » révèle que même les scènes où le Christ est sur la Croix, celles des Piétas, celles des martyrs de saints, celles des apparitions de la Vierge à des saints, celles de l’Ascension de Notre Dame, renvoient toutes à l’Espérance d’une vie après la mort : la présence de Dieu, souvent représentée par la Colombe, mais aussi la position des doigts et des mains l’attestent fortement. Cette Espérance, toujours rendue réelle par les mains, est confirmée dans « De multiples mains d’espérance »

 

Selon R. BarthesL’empire des signes, 1970 : « Ce n’est pas la voix (avec laquelle nous identifions les ‘droits’ de la personne) qui communique (communiquer quoi ? notre âme – forcément belle – notre sincérité ? notre prestige ?), c’est tout le corps (les yeux, le sourire, la mèche, le geste, le vêtement) qui entretient avec vous une sorte de babil … » Le langage gestuel, déterminé culturellement, aussi bien en peinture que dans la sculpture, est codifié et respecte un système de « langage sémiotique La sémiologie, c'est la science des signes : elle permet de décoder, d'analyser et de concevoir des contenus qui font sens, qui résonnent avec votre cible, et qui renforcent la cohérence de vos prises de parole. Elle est au cœur de toute stratégie de marque pertinente. . Symbole du pouvoir, de la puissance, la main a donc une forte connotation symbolique et sacrée ; triviale parfois, elle dénote souvent une excellente spiritualité. Elle a ainsi des liens étroits avec l’allégorie, incarnant alors des valeurs, des émotions, une dévotion omniprésente dans ces œuvres. Ses représentations traduisent la puissance divine et la ferveur des croyants, sans oublier les athées ou les indifférents. Souvent employée lorsque Dieu intervient dans le récit, elle renvoie à une bénédiction, ou au Logos. Elle devient alors métaphore pour mieux accréditer le message. Mais elle peut avoir d’autres significations. Pour ceux qui ne peuvent, ou ne veulent, pas parler (cf. par exemple certaines congrégations de moines ou de moniales), le geste supplée à l’oralité (et au bruit), permettant ainsi une communication tout aussi efficace. Contrairement au langage des sourds, elle est immobile en peinture. Lorsque l’on parle avec les mains, que l’on soit sourd ou simplement habitué à ponctuer ses phrases, on utilise le mouvement et l’espace. Le tableau n’a pas cette capacité, bien sûr. D’où, peut-être un appauvrissement du langage, limité par l’espace pictural. Mais leur ritualisation entraîne une compréhension immédiate, même si, parfois, plusieurs discours sont résumés. Cependant, le sens du dessin est tout aussi explicite, notamment parce qu’il est associé à d’autres signes, le tout disant, délivrant au fidèle et au spectateur un message. Cette phraséologie visuelle permet ainsi à tous ceux qui regardent un tableau ou une sculpture de comprendre le récit donné à voir. Les mains parlent donc, traduisant les sentiments, les émotions, les idées aussi. Très difficile à reproduire, elles témoignent cependant de la personnalité d’un personnage autant que de la dramaturgie du récit.

D’après J. Ollivier17e siècle, Lumière 2 – La main, le regard, la lumière – De La tour, Rembrandt, 2012 « La main se retrouve comme image de la parole divine dans la tradition médiévale et byzantine, puis comme image du discours, de la rhétorique, de la dialectique, de la logique etc. » Grâce à ce langage iconographique des mains, les peintres et les sculpteurs dotent leurs personnages de fonctions discursives, parfois affectives, mais surtout symboliques normalement reconnues par tous. Cela ne peut fonctionner qu’en relation avec l’ensemble de l’œuvre, et à condition bien sûr que la sémantique soit (re)connue. Tout fait signe dans la composition, le mouvement étant suggéré par l’ensemble des gestes immobiles. Les peintres et les sculpteurs, en donnant à voir des mains au service des idées, intercesseurs indispensables entre le monde terrestre et le monde divin qu’elles permettent de comprendre, ou du moins d’essayer, véhicules de la foi, ont rendu ainsi « disible », grâce à une image fixe, l’incompréhensible d’un mystère indicible.

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